Lycée Jacques Monod, CLAMART
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Cours sur "la conscience"

jeudi 7 octobre 2010

Bilan de cours sur la conscience, par Thierry Dupoux

Bilan de cours sur la conscience
(à télécharger)

I -

La conscience, en son commencement immédiat et naturel, est un contact direct avec le monde, avec les choses, contact qui s’établit à partir de nos sens. C’est bien la certitude sensible qui constitue le commencement de la conscience, c’est dire cette inclination naturelle que nous avons de croire en l’existence des objets qui apparaissent à nos sens. Si je suis par exemple dans l’obscurité, et si, en avançant mes mains, je sens un contact ou une pression qui s’exerce, j’ai la certitude de la présence d’un obstacle, même si je ne suis pas encore en mesure d’identifier la nature de cet obstacle (une chaise ou une table, un meuble...). Ce savoir immédiat apparaît comme le plus riche au sens où il dispose d’un contenu concret emprunté aux diverses impressions de nos sens. Lorsque je me promène dans une forêt, diverses impressions me parviennent (couleurs, odeurs, sons...). Et c’est cette diversité de sensations qui semble me restituer le monde dans sa richesse et sa totalité.

Pourtant, au stade de la certitude sensible, la conscience, qui se contente d’une appréhension immédiate et instantanée des objets, ne constitue pas une connaissance complète. Ainsi, dans l’exemple du morceau de cire, j’identifie la cire à l’ensemble des qualités sensibles par lesquelles elle apparaît instantanément à mes sens.

Pourtant, en voyant la cire se transformer, je constate qu’elle peut m’apparaître différemment, avec d’autres qualités, et qu’elle ne se limite pas au savoir immédiat et instantané que j’avais d’elle.

La conscience voyant ainsi l’objet se transformer, changer d’apparence, tout en étant le même, comprend qu’un seul et même objet peut changer d’apparence tout en conservant son identité. Différenciant ainsi l’être de l’apparence, la conscience parvient au stade de la perception où la chose est appréhendée non plus immédiatement, instantanément, mais comme susceptible de se déployer selon la série de ses apparitions dont la conscience va effectuer la synthèse.

Un cube, par exemple, ne se limite pas à son appréhension instantanée, puisque je n’en vois immédiatement que trois faces. Les trois autres faces ne peuvent m’apparaître qu’ultérieurement, après que je me sois déplacé pour apercevoir ce qui m’était au départ masqué. La perception consiste à appréhender l’objet à travers la succession de ses différentes apparitions, dont la conscience effectue la synthèse.
Pourtant, cette synthèse, selon laquelle j’ajoute les unes aux autres ces différentes apparitions, n’a pas encore de signification objective, au sens où elle n’est pas le reflet exact de ce qu’est le cube dans la réalité.
En effet, dans ma conscience, les faces du cube ont été représentées successivement, les unes à la suite des autres, alors que dans la réalité elles existent en même temps (simultanément).

Comment cette synthèse effectuée par la conscience peut-elle acquérir une dimension objective, s’accorder avec l’objet tel qu’il existe dans la réalité ?

C’est par la pensée (l’entendement), que nous conférons une dimension objective aux synthèses effectuées par la conscience. Ainsi, je ne pourrai jamais voir le cube dans la totalité de ses six faces, tel qu’il est dans la réalité, mais je peux parfaitement concevoir que, dans la réalité, ces six faces constituent un ensemble homogène.

C’est donc au niveau de l’entendement que la conscience parvient à effectuer des synthèses objectives.

L’entendement désigne la faculté de penser, commune à tous les hommes, telle qu’elle se présente sous un ensemble de catégories logiques, qui sont des structures universelles de la pensée.

Dans l’exemple du cube (ou de la maison), la catégorie de quantités nous permet de penser que les différentes parties d’un corps forment un ensemble homogène et cohérent. On peut donner aussi cette définition : la catégorie de quantité nous permet de concevoir a priori que tout corps matériel est divisible, c’est-à-dire constitué de parties formant un tout, c’est-à-dire un ensemble homogène et cohérent.

Dans l’exemple du morceau de cire, c’est la catégorie de substance qui nous permet de comprendre qu’un objet demeure identique à lui-même malgré la modification de son apparence, c’est-à-dire qu’il ne disparaît pas en se transformant.

Enfin, c’est la catégorie de causalité qui permet d’établir un lien entre la lumière du soleil et l’échauffement de la pierre. C’est à ce stade (l’entendement) que la conscience se définit comme un acte achevé et complet de la connaissance.

Conclusion : nos représentations n’ont de sens que dans la mesure où nous sommes capables de les organiser et de les coordonner dans notre pensée, c’est-à-dire en nous-mêmes. C’est bien en lui-même, à l’intérieur de sa pensée que le sujet coordonne ses représentations.

Par conséquent, nos représentations n’auraient aucun sens si nous n’avions pas la possibilité de les rapporter à nous-même en tant que sujet. C’est le sujet qui, par l’activité de sa pensée, soutient l’édifice de nos connaissances et de nos représentations. Mais si le sujet organise ces impressions, c’est parce qu’il a le pouvoir de réfléchir sur soi, et c’est par ce pouvoir de réflexion qu’il ne se contente pas de sentir mais qu’il produit une réflexion sur ce qu’il ressent pour en comprendre le sens. Cette réflexion que le sujet produit sur lui-même n’est-elle pas la condition même de la dimension objective de nos représentations, c’est-à-dire la possibilité pour celles-ci de se rapporter à des objets extérieurs ?

II -

La conscience de soi apparaît ainsi comme le fondement de la conscience, ce qui signifie que les évidences les plus immédiates de la conscience sont conditionnées par la réflexion du sujet sur lui-même.

Par exemple, j’entends un bruit de klaxon dans ma chambre, et j’ai la certitude qu’il y a dans la rue un véhicule qui est à l’origine de ce bruit. Mais cette certitude n’est possible que dans la mesure où j’associe le bruit que j’entends à l’objet qui en est la cause, mais associer une sensation à sa cause, c’est déjà se situer spontanément sur le plan de la réflexion.
C’est en produisant une réflexion sur la sensation immédiate (le bruit de klaxon) que le sujet associe celle-ci à la représentation de l’objet qui en est la cause.

Or, en réfléchissant sur la sensation, le sujet réfléchit sur ce qu’il ressent, c’est-à-dire sur lui-même. Le sujet est donc un acte de réflexion sur soi, et cette réflexion est en même temps une action qu’il exerce sur lui-même.

En effet, en étant en mesure de se représenter distinctement l’objet qui est à l’origine de ce bruit, le sujet se libère de la passivité inhérente à la sensation, et parvient à dissiper l’impression désagréable qu’elle produit sur nous. Toute réflexion sur soi est une action exercée sur soi par laquelle le sujet se libère de la passivité (exemple du rêve angoissant).

En ce sens, cette capacité d’agir sur soi, constitutive de la nature même du sujet, est ce qui permet de le différencier des simples objets du monde extérieur (objets inanimés) qui demeurent ce qu’ils sont et n’ont pas le pouvoir de modifier l’état dans lequel ils se trouvent. Une pierre au repos, par exemple, ne pourra se mettre d’elle-même en mouvement, elle ne peut être la cause d’un changement spontané.

Par là même, la conscience de soi est l’acte de la réflexion par lequel le sujet existe pour lui-même en se différenciant de l’existence des objets du monde extérieur (cf. Descartes).
A la différence des objets qui existent pour une conscience capable de se les représenter (pour les objets, exister c’est être perçu par une conscience), le sujet a la conscience d’exister pour lui-même dans la réflexion qu’il effectue sur lui-même, et la certitude de son existence ne dépend d’aucun élément extérieur (autrui ou le monde) mais du seul témoignage de sa propre conscience.

Le sujet est ainsi un acte (cf. Fichte), et plus précisément l’acte de la réflexion par lequel il se pose comme existant pour soi.
En tant qu’acte, le sujet n’est pas un simple réceptacle des impressions qui viennent du monde extérieur, et à cette réceptivité passive, il oppose son activité spontanée. N’est-ce pas cette activité de sa pensée qui fait de lui une source productrice de sens ?

Affirmer que le sujet est une source productrice de sens, c’est dire qu’il possède en lui-même une compréhension du sens de la beauté, de la réalité, de l’objectivité.

Le sens de la beauté dépend en effet de ma faculté de représentation et de la constitution de mon imagination. Si par exemple je trouve beau le chant du rossignol, selon Hegel, c’est dans la mesure où j’imagine qu’en chantant, il exprime ses sentiments, sa joie de vivre. L’effet plaisant que produit sur moi le chant du rossignol est bien en ce sens conditionné par mon imagination, c’est-à-dire par l’exercice de ma pensée. La beauté que je ressens ne réside pas véritablement dans ce chant même, mais dans mon imagination, c’est-à-dire en moi.

De même, le sens de la réalité ne se fonde pas exclusivement sur nos sens, comme le montre l’exemple du rêve, mais sur notre capacité à comprendre l’enchaînement cohérent de nos représentations. Or ce sont les catégories de la pensée qui nous apportent cette compréhension, ce qui signifie que le sujet pensant a en lui-même les critères (catégories logiques) lui permettant de discerner le réel du rêve. Il possède en lui-même une compréhension du sens de la réalité.

Enfin, ces mêmes catégories de la pensée nous permettent de penser comme valable pour tous les hommes les liens que nous établissons entre les phénomènes naturels. Tout le monde comprend de la même manière le lien logique de causalité entre la lumière du soleil et l’échauffement de la pierre.

Est ainsi objectif ce que le sujet pense pour lui-même (on ne sort pas du sujet) comme étant valable non simplement pour lui à titre purement individuel, mais comme en même temps valable pour tous les hommes.
Le sujet a donc en lui-même (dans sa propre pensée) une compréhension du sens de l’objectivité.
Si comprendre c’est bien en ce sens comprendre à partir de soi, en tant que sujet, on peut se demander si le sujet n’est pas à lui seul une source absolue de vérité.

En effet, il se produit dans la conscience de soi un changement radical par rapport à la conscience. Celle-ci cherche la vérité en dehors d’elle-même, comme par exemple en un objet suprême (Dieu), tandis qu’au stade de la conscience de soi, le sujet la cherche en lui-même, dans la certitude soi, de sa propre pensée et ainsi il refuse de se soumettre à l’autorité d’une vérité qui lui serait imposée ou révélée de l’extérieur.

Pourtant, le sujet n’est pas absolument une source de vérité parce que, par exemple, il ne peut parfaitement se connaître lui-même. Notre vanité ou notre orgueil déforment parfois l’image que nous avons de nous-même. Ou encore, une partie de notre vie psychique est inconsciente, et on ne comprend pas toujours la signification de nos émotions, de nos sentiments. Autrui est ainsi souvent indispensable à la connaissance que nous avons de nous-mêmes, et le sujet ne peut être véritablement conscient de soi sans être réceptif à l’existence d’autrui (cf. Sartre et Lévinas).

De même, la relation au monde extérieur est fondamentale pour la conscience qui ne peut se contenter de ces seules représentations. En effet, les choses ne se transposent jamais dans notre faculté de représentation telles qu’elles sont, avec l’ensemble de leurs propriétés matérielles.
Si c’était le cas, lorsque je regarde une pierre, celle-ci me crèverait les yeux (exemple de Descartes). L’image des choses qui parvient à notre conscience n’est pas le reflet exact de celles-ci, qui ne se transposent dans notre faculté de représentation que par leur forme, et non par leur matière.

Ainsi les objets demeurent toujours extérieurs à ma conscience et ne se réduisent pas à l’image que j’ai d’eux dans ma conscience. C’est précisément ce sentiment de l’extériorité des choses qui définit la conscience selon Sartre et Husserl. Saisir les objets dans leur réalité, c’est pour la conscience sortir de ses propres représentations pour coïncider avec ce que ces choses sont dans la réalité, en dehors de nous.

La conscience se définit par un perpétuel dépassement d’elle-même vers le monde extérieur. La formule : « Toute conscience est conscience de quelque chose », signifie cette dimension d’ouverture à ce que les objets sont, en dehors de nous, c’est-à-dire en dehors de nos propres représentations. En montrant cette dimension d’ouverture à l’existence d’autrui, nous venons de montrer en quel sens le sujet, loin d’être clos sur lui-même, enfermé dans son individualité, est nécessairement réceptif à l’existence d’autrui. N’est-ce pas reconnaître une dimension morale de ce sujet ?

III -

La conscience de moi-même n’est pas la conscience de ce que je suis mais de ce que je veux être pour moi-même. Le sujet se pense comme volonté, dont la principale propriété est de s’engager dans des démarches personnelles, dont elle assume la responsabilité, et qu’elle met en œuvre par une libre initiative personnelle. L’acte par lequel le sujet se reconstruit et produit une réflexion sur soi, est bien un acte de la volonté. Si à la suite d’une déception amoureuse je décide de me reconstruire en me libérant de la souffrance consécutive à cette déception, cet acte par lequel je m’arrache à la souffrance est une décision que personne ne peut prendre à ma place, dont j’ai l’initiative exclusive en tant que sujet.

La volonté par laquelle le sujet se définit est donc libre (pouvoir d’autodétermination selon Fichte et Schelling, c’est à dire de se décider soi même, par une libre initiative). Mais la liberté de la volonté ne consiste pas à laisser libre cours à tous nos désirs, ce qui constitue en fait la pire des servitudes. La liberté de la volonté réside au contraire dans sa capacité à opposer une résistance à nos désirs et passions, ce que Fichte appelle une tendance pure, constitutive de l’essence même du sujet.

Or cette tendance pure (force morale de la volonté) est une propriété commune à tous les êtres raisonnables, elle définit une part d’humanité que j’ai en commun avec tous les autres. De par sa dimension d’universalité, elle prend la forme d’une loi s’appliquant à tous, la loi morale, qui se présente à ma conscience sous forme d’une obligation, d’un devoir, mais qui n’est pas une contrainte pour le sujet. En effet, ce que la loi morale exige de moi (respecter autrui, ne pas tuer, ne pas voler) coïncide avec ce que tout être raisonnable, en tant que sujet, exige de lui-même, c’est-à-dire ne pas céder à son impulsion de rabaisser autrui, de tuer, de voler...

Le sujet est ainsi conscient de son autonomie, c’est à dire sa capacité à respecter des règles, des lois qu’il s’est prescrit à lui-même. La conscience de soi du sujet est bien intrinsèquement morale, au sens où le sujet ne saurait se respecter lui-même, sans respecter ces règles. La conscience de soi contient ainsi une relation interne et positive à la loi morale qu’elle reconnaît comme fondée en elle-même.

Seule la conscience de mon autonomie en tant que sujet, me permet de comprendre la signification du respect que la loi morale m’inspire. Et inversement, c’est parce que l’homme a des devoirs qu’il prend progressivement conscience du pouvoir d’agir sur lui-même. Conscience de soi et loi morale sont donc réciproquement liées l’une à l’autre.



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